Le sommet Trump-Xi met à l’épreuve la place de l’Europe entre Washington, Pékin et Moscou (4/4)
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Par Ahmed Fathi
New York: Le sommet du président Donald Trump avec le président chinois Xi Jinping à Pékin sera suivi en Europe avec un mélange de soulagement et d’inquiétude.
L’Europe souhaite que Washington et Pékin se parlent. Une guerre commerciale sino-américaine, une crise autour de Taïwan ou une rupture technologique entre les deux puissances frapperaient les marchés européens, les chaînes d’approvisionnement et la planification sécuritaire. Mais, l’Europe redoute aussi l’autre scénario : une entente sino-américaine qui réduirait les tensions entre les deux puissances tout en laissant l’Europe absorber le coût sur l’Ukraine, le commerce, l’OTAN et la politique industrielle.
C’est le dilemme européen. Un sommet raté serait dangereux. Un sommet réussi pourrait tout de même coûter cher.
La rencontre porte notamment sur l’Iran, Taïwan, le commerce, l’intelligence artificielle et les ventes d’armes américaines à Taïwan. Trump est arrivé à Pékin en quête d’ouvertures économiques et d’une réinitialisation plus large avec Xi, tandis que la Chine aborde le sommet en insistant sur ses propres lignes rouges, surtout Taïwan.
Pour Bruxelles, l’inquiétude commence par le commerce. La Commission européenne a déjà averti que les droits de douane américains pourraient bloquer ou freiner les exportations chinoises, qui seraient alors redirigées vers le marché européen, provoquant un détournement des flux commerciaux. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait déclaré au Premier ministre chinois Li Qiang que l’Europe et la Chine, comme deux des plus grands marchés du monde, avaient la responsabilité de défendre un système commercial équitable et de garantir une concurrence loyale.
C’est la crainte pratique de Bruxelles : l’Europe ne souffre et lorsque Washington et Pékin s’affrontent. Elle peut aussi souffrir lorsqu’ils concluent un accord étroit qui déplace la pression vers les industries européennes.
Paris lit le sommet à travers une question plus large : l’Europe peut-elle rester un acteur stratégique, ou demeurera-t-elle un marché affecté par des décisions prises ailleurs ? Le président Emmanuel Macron défend depuis longtemps l’autonomie stratégique européenne, notamment la réduction des dépendances dans les semi-conducteurs et les matières premières critiques. Son avertissement est constant : l’Europe ne doit pas laisser Washington, Pékin ou Moscou gérer seuls les décisions sécuritaires et économiques les plus importantes.
Cela ne signifie pas que Paris souhaite une confrontation avec la Chine. Cela signifie que la France veut que l’Europe soit dans la salle, et non dehors, pendant que les puissances majeures échangent des dossiers sur la table.
La lecture de Berlin est plus industrielle. L’Allemagne a besoin de la Chine comme marché, mais redoute la surcapacité chinoise, les subventions, le levier des terres rares et un nouveau choc sur ses exportations. Le rapprochement franco-allemand annoncé par Macron et le chancelier Friedrich Merz comprenait une coordination sur la Chine, le commerce et la sécurité économique. Cela reflète une inquiétude commune : l’Europe a besoin d’une politique chinoise commune, pas d’une collection de plans nationaux de survie.
Pour l’Allemagne, le sommet Trump-Xi pourrait affecter l’automobile, les machines, la chimie, les batteries et les technologies vertes. Si Washington obtient un soulagement pour les entreprises américaines tandis que l’Europe fait face à des exportations redirigées ou à des représailles chinoises plus dures, Berlin en ressentira rapidement les conséquences. L’Allemagne peut débattre de stratégie pendant des années ; ses usines ressentent la pression trimestre après trimestre.
Rome apporte un autre angle. La Première ministre Giorgia Meloni a cherché à maintenir des liens solides avec Trump tout en gardant l’Italie fermement ancrée dans la politique européenne et atlantique. Elle a aussi été explicite sur l’Ukraine, affirmant que l’Italie n’avait pas l’intention d’abandonner Kyiv, et a récemment déclaré qu’elle ne soutiendrait pas un retrait des troupes américaines d’Italie.
Cela rend Rome essentielle. Meloni est peut-être mieux placée que qu'une pléthore de dirigeants européens pour parler à Trump, mais l’Italie reste confrontée au même problème stratégique : la Chine ne peut pas être traitée seulement comme un partenaire commercial alors que l’Ukraine est toujours attaquée et que Pékin reste proche de Moscou.
Londres, hors de l’Union européenne mais centrale pour l’OTAN et la politique ukrainienne, lira le sommet sous l’angle de la sécurité plutôt que du processus bruxellois. La Revue stratégique de défense britannique de 2025 indique que le Royaume-Uni doit jouer un rôle moteur dans une OTAN plus robusta. Le pays doit également tirer les leçons de l’Ukraine, notamment sur l’importance de la puissance industrielle et de l’innovation technologique derrière la puissance militaire.
Pour Londres, la question est de savoir si la diplomatie chinoise de Trump renforce ou affaiblit la position occidentale face à la Russie. Si Xi subit des pressions pour contenir Moscou, l’Europe en bénéficie. Si l’Ukraine devient un dossier parmi d’autres dans un compromis sino-américain plus large, Londres et d’autres capitales européennes y verront un danger.
La Chine comprend ces divisions européennes. Le message de Pékin à l’Europe est que la Chine et l’Europe devraient agir comme des « pôles indispensables » dans un monde multipolaire et éviter la confrontation entre blocs. Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a défendu cet argument à la Conférence de Munich sur la sécurité, présentant la Chine comme un partenaire pour l’Europe plutôt que comme une menace.
Ce message trouve un écho en Europe. Une multitude d'entreprises européennes ne veulent pas d’un découplage avec la Chine. Une grande quantité de gouvernements veulent préserver une marge entre Washington et Pékin. Mais, l’Ukraine, les terres rares, la technologie et la pression industrielle ont rendu les anciennes hypothèses plus difficiles à défendre.
Le problème de l’Europe n’est pas qu’elle manque d’opinions. Elle en a trop, et pas assez de puissance derrière une seule ligne. Bruxelles s’inquiète des règles commerciales et de la pression sur les marchés. Paris veut l’autonomie stratégique. Berlin surveille son exposition industrielle. Rome gère sa relation politique avec Trump tout en soutenant l’Ukraine. Londres pense en termes d’OTAN, de sanctions et de sécurité.
Le sommet Trump-Xi expose l’écart entre l’ambition européenne et le levier européen.
Si la rencontre réduit les tensions sino-américaines, l’Europe en bénéficie. Si elle réduit la pression autour de l’Ukraine, des routes énergétiques, des chaînes d’approvisionnement technologiques et du commerce mondial, l’Europe en bénéficie encore. Mais, si elle produit une entente bilatérale qui traite l’Europe comme un marché, l’Ukraine comme un dossier négociable et l’OTAN comme un problème comptable, le coût se fera rapidement sentir.
Ceci est le quatrième article d’une série d’ATN consacrée aux enjeux mondiaux de la visite de Trump en Chine. Le premier examinait Taïwan, l’Iran et la rivalité de puissance plus large entre les États-Unis et la Chine. Le deuxième analysait la manière dont le Japon et la Corée du Sud observent le sommet à travers Taïwan, la Corée du Nord, Ormuz et la crédibilité des alliances américaines. Le troisième étudiait la façon dont le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord lisent le sommet à travers l’Iran, le pétrole, la sécurité en mer Rouge, Suez et les stratégies d’équilibre.
Pour l’Europe, la question n’est pas de savoir si Trump et Xi doivent se parler. Ils le doivent. La question est de savoir si l’Europe peut vivre avec ce qu’ils décideront.
L’Europe n’a pas besoin que le sommet échoue. Elle a besoin qu’il ne réussisse pas à ses dépens.
À propos de l’auteur : Ahmed Fathi est journaliste internationalement syndiqué, correspondant auprès des Nations Unies, analyste des affaires mondiales et commentateur des droits humains. Il écrit sur la diplomatie, le multilatéralisme, le pouvoir, les libertés publiques et les dynamiques politiques qui façonnent notre avenir mondial.
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