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Le nouveau front de la liberté de la presse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

  • 2 mai
  • 5 min de lecture
À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, la lutte ne porte plus seulement sur ce que les journalistes peuvent écrire ou dire, mais sur leur capacité à rester visibles, audibles et accessibles dans un espace public de plus en plus marqué par les restrictions numériques et la peur.
À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, la lutte ne porte plus seulement sur ce que les journalistes peuvent écrire ou dire, mais sur leur capacité à rester visibles, audibles et accessibles dans un espace public de plus en plus marqué par les restrictions numériques et la peur.
Ahmed Fathi est un journaliste à diffusion internationale, correspondant accrédité auprès des Nations Unies, analyste des affaires mondiales et commentateur sur les droits et libertés. Il écrit sur la diplomatie, le multilatéralisme, les rapports de force, les libertés publiques et les dynamiques politiques qui façonnent l’avenir du monde.

Par Ahmed Fathi


ONU, New York: À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée le 3 mai, reviennent les mots familiers: liberté d’expression, journalisme indépendant, responsabilité publique. Ces principes restent essentiels. Mais, dans une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ils ne suffisent plus, à eux seuls, à décrire l’ensemble du champ de bataille.


La pression sur le journalisme ne se limite plus à la rédaction, au bureau du censeur ou à l’imprimerie. Elle pèse désormais sur les journaux, les plateformes numériques, les chaînes de télévision, les commentateurs et les journalistes indépendants, tous pris dans le même espace informationnel disputé.


Cet espace est de plus en plus numérique. C’est là que le public lit, regarde, partage, débat et réagit en temps réel. C’est là aussi que des sites sont bloqués. Des formulations juridiques peuvent être transformées en armes. L’intimidation va plus vite que le reportage, et la fragilité économique agit silencieusement comme une forme de censure, sans le spectacle d’une interdiction officielle.


RSF a averti dans son Classement mondial 2025 de la liberté de la presse que la pression économique est devenue une menace majeure, et de plus en plus « insidieuse », pour la liberté des médias dans le monde, y compris dans la région MENA.


Ce déplacement a changé le sens même de la liberté de la presse. La question n’est plus seulement de savoir si un journaliste est techniquement autorisé à publier. Elle est de savoir si des voix indépendantes peuvent encore travailler, atteindre leur public, vérifier les faits, contester le pouvoir et rester visibles dans les espaces où le débat public se déroule réellement. C’est aussi pour cela que cet enjeu s’inscrit pleinement dans la logique de l’objectif 16.10 des ODD, qui appelle les États à « garantir l’accès public à l’information et protéger les libertés fondamentales ».


L’Égypte mérite une attention particulière, non seulement parce qu’elle est un pays d’Afrique du Nord, mais aussi parce qu’elle est le pays arabophone le plus peuplé au monde et l’un des principaux pôles médiatiques, politiques et culturels de la région. Ce qui s’y passe dépasse souvent ses frontières. Son poids démographique lui donne une portée régionale. Son héritage médiatique lui donne une influence plus large. Et son environnement numérique offre l’un des exemples les plus clairs de la façon dont les anciennes et les nouvelles formes de restriction peuvent se fondre en un seul système.


En Égypte, la question n’est pas seulement de savoir si le journalisme existe. Elle est de savoir s’il peut encore atteindre le public de manière réelle et utile. Un média peut publier, mais si les lecteurs à l’intérieur du pays ne peuvent pas y accéder facilement, le problème ne relève plus seulement de la censure au sens ancien du terme. Il devient une forme de contrôle par la restriction et l’isolement.


Selon RSF, les autorités bloquent les médias qui refusent de se soumettre à la censure, notamment Mada Masr, inaccessible en Égypte depuis 2017. De son côté, le CPJ a rapporté en 2025 que l’Égypte avait bloqué le média indépendant Zawia3, basé à Bruxelles, soulignant la poursuite des pressions contre les acteurs médiatiques autonomes.


Et cela dépasse largement la profession elle-même. Quand l’accès se rétrécit, la participation se rétrécit avec lui. Certaines voix restent mieux protégées, mieux connectées ou mieux financées que d’autres. D’autres deviennent plus faciles à marginaliser et à repousser hors du champ visible. C’est là que l’argument sur la liberté de la presse rejoint l’objectif 10 des ODD. L’inégalité n’est pas seulement économique. Elle concerne aussi l’inégalité d’accès à la visibilité, à la protection juridique, à l’information et à la participation à l’espace public.


Ailleurs dans la région, la forme change, mais l’effet reste largement le même.


En Irak, RSF affirme que les garanties constitutionnelles en faveur de la liberté de la presse sont contredites par des lois existantes et par le retour répété de projets de loi sur la cybercriminalité. Freedom House a également indiqué que la liberté sur internet en Irak avait reculé lors de sa dernière période d’évaluation, avec des blocages de sites et des peines de prison liées à l’expression en ligne.


La Tunisie illustre une forme de pression plus procédurale. En janvier 2025, le CPJ a rapporté que le pays comptait un nombre record de journalistes emprisonnés, dont beaucoup au titre du Décret-loi 54, une loi sur la cybercriminalité de plus en plus utilisée contre le reportage et le commentaire public. Là, la procédure elle-même est devenue à la fois punition et avertissement.


Le Liban présente un modèle plus fragmenté. La pression sur le journalisme n’y vient pas d’un seul censeur centralisé, mais du chevauchement du conflit, de l’insécurité, de l’effondrement économique et du harcèlement judiciaire. En mars 2025, le CPJ s’est joint à des dizaines d’organisations médiatiques et de défense des droits pour soutenir Daraj et Megaphone, face à ce qu’il a qualifié d’intensification du harcèlement judiciaire. RSF a également averti que les pressions politiques et financières continuaient de peser lourdement sur les médias libanais.


Pris ensemble, ces cas montrent que la liberté de la presse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne peut plus être comprise à travers un seul vieux schéma. Le fil conducteur, c’est l’espace numérique. C’est là que le journalisme circule aujourd’hui, que l’intimidation se propage le plus vite, et que le droit s’enfonce plus profondément dans l’expression quotidienne.


C’est aussi pour cela que cette question touche de plus en plus l’objectif 9 des ODD, surtout lorsque l’accès aux systèmes d’information et de communication détermine qui peut entrer dans le débat public et qui en est tenu à l’écart. Et c’est aussi ce qui donne une résonance particulière à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui protège le droit de « chercher, recevoir et répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ». Dans la région MENA aujourd’hui, ce principe ne s’éprouve plus seulement dans les tribunaux et les ministères, mais aussi à travers l’infrastructure numérique qui structure désormais la vie publique.


La Journée mondiale de la liberté de la presse reste importante. Mais dans la région MENA, sa signification a changé. La question centrale n’est plus seulement de savoir si les journalistes peuvent publier. Elle est de savoir si les journalistes, les présentateurs, les rédacteurs et les médias indépendants peuvent encore travailler, vérifier les faits, contester l’autorité et rester audibles dans un espace public façonné par des pressions qui se déplacent désormais à la vitesse d’internet.


C’est une question de liberté de la presse. C’est aussi une question relevant de l’ODD 16, en matière de droits et d’institutions, de l’ODD 10, en matière d’inégalité de participation, et, de plus en plus, de l’ODD 9, en matière d’accès réel aux infrastructures à travers lesquelles passe aujourd’hui la vie publique moderne.


À propos de l’auteur : Ahmed Fathi est un journaliste à diffusion internationale, correspondant accrédité auprès des Nations Unies, analyste des affaires mondiales et commentateur sur les droits et libertés. Il écrit sur la diplomatie, le multilatéralisme, les rapports de force, les libertés publiques et les dynamiques politiques qui façonnent l’avenir du monde.

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