Opinion: L’Iran a frappé le Golfe. Pourquoi l’Égypte en paie-t-elle le prix ?
- il y a 23 heures
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Les attaques iraniennes contre les États du Golfe exigeaient condamnation, solidarité et lucidité stratégique. Au lieu de cela, certains ont préféré la voie la plus commode : accuser l’Égypte.


Par Ahmed Fathi
New York : Lorsque des drones et des missiles iraniens ont frappé des États du Golfe, la priorité aurait dû être évidente : condamner l’agression, protéger les civils et interroger sérieusement les failles sécuritaires qui ont laissé la région aussi exposée. Au lieu de cela, une frange bruyante des réseaux sociaux dans le Golfe a choisi la voie la plus facile : faire de l’Égypte un bouc émissaire.
En tant qu’Égyptien-Américain et correspondant aux Nations Unies, observant depuis des années une région où le bruit remplace souvent l’analyse, je considère cette lecture non seulement comme erronée, mais comme profondément insultante. Les attaques iraniennes, notamment contre des zones civiles et des infrastructures critiques, sont des actes graves et condamnables. L’Égypte les a dénoncées clairement et publiquement. Le président Abdel Fattah al-Sissi l’a fait. Le ministre des Affaires étrangères Badr Abdelatty également. La position du Caire n’a jamais été ambiguë ni hésitante.
Je tiens à être tout aussi clair sur un autre point. J’ai mes propres réserves et critiques à l’égard de certaines politiques du régime égyptien. Mais ces réserves n’empêchent pas de reconnaître une évidence : soutenir la position diplomatique de l’Égypte dans cette crise et ses préoccupations de sécurité nationale est parfaitement compatible avec une lecture critique de sa gouvernance. Il est possible — et nécessaire — de faire les deux. Défendre la position de l’État ne signifie pas ignorer que certaines décisions internes ont, au fil des années, réduit sa marge de manœuvre stratégique.
Les faits ne soutiennent pas l’accusation
L’idée selon laquelle l’Égypte aurait « abandonné » le Golfe au moment où les frappes iraniennes se multipliaient ne résiste pas à l’examen des faits. Le ministre des Affaires étrangères a clairement indiqué qu’aucune demande d’intervention militaire n’avait été formulée par les États du Golfe.
Dès lors, de quoi accuse-t-on exactement l’Égypte ? D’avoir refusé une mission qui n’a jamais existé ? Il n’y avait ni obligation contractuelle, ni alliance activée, ni opération convenue. Ce qui subsiste relève davantage du ressentiment que de l’analyse.
Dans le même temps, l’Égypte n’a pas été absente. Le président Sissi s’est rendu dans plusieurs capitales du Golfe au plus fort de la crise, tandis que la diplomatie égyptienne exprimait clairement solidarité et soutien, tout en appelant à la désescalade.
Un Golfe saturé de bases américaines… et pourtant l’Égypte est blâmée
C’est ici que le récit devient difficile à défendre.
Le Golfe n’est pas une zone abandonnée à elle-même. Les États-Unis y maintiennent une présence militaire étendue dans l’ensemble des pays du Conseil de coopération du Golfe. De Bahreïn à Oman, en passant par le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, l’architecture sécuritaire américaine est omniprésente.
À cela s’ajoutent des centaines de milliards de dollars investis par ces États dans des achats d’armement américain — systèmes de défense aérienne, avions de combat, technologies avancées — dans le cadre d’un partenariat fondé sur l’idée que Washington est le garant ultime de leur sécurité.
Ce n’est pas un détail. C’est le cœur du système.
Dès lors, avant de demander « où était l’Égypte ? », une question plus sérieuse s’impose : à quoi sert cet édifice sécuritaire massif si, au premier choc réel, le débat se réduit à désigner un coupable extérieur ?
Quand la peur s’installe, les boucs émissaires apparaissent
Les attaques ont été réelles. Les infrastructures ont été touchées. L’inquiétude était légitime.
Mais la peur a souvent un effet prévisible : elle affaiblit la qualité du raisonnement. Certains posent des questions difficiles. D’autres cherchent un responsable immédiat. Et l’Égypte, en raison de son poids et de son rôle historique, devient une cible facile.
Ce n’est pas une critique. C’est un détournement
Il ne s’agit pas ici d’un débat sérieux sur la solidarité arabe. Une critique sérieuse repose sur des faits et des standards cohérents. Ce que l’on observe relève plutôt d’un mélange d’émotion, d’attentes implicites et de mémoire sélective.
Plus grave encore, ce récit détourne l’attention de l’essentiel : c’est l’Iran qui a attaqué.
Et ce glissement profite aux mauvais acteurs. Il profite à l’Iran, mais aussi à l’ensemble de ses relais régionaux et de ses soutiens idéologiques — des Frères musulmans et leurs réseaux, aux apologistes du Hamas et du Hezbollah, en passant par les Houthis au Yémen, utilisés comme levier stratégique en mer Rouge, jusqu’à certains courants panarabes figés dans des schémas rhétoriques dépassés.
Quand l’Égypte devient le sujet, l’Iran disparaît du centre du débat.
L’Égypte paie le prix, elle n’observe pas de loin
L’Égypte n’est pas spectatrice de cette crise. Elle en subit directement les conséquences.
Les coûts économiques sont multiples : énergie, inflation, pression sur la monnaie, incertitude des marchés. Mais un autre facteur est central : le canal de Suez.
Depuis les attaques des Houthis en mer Rouge — étroitement liées à la dynamique régionale autour de l’Iran — de nombreuses compagnies maritimes ont évité cette route stratégique.
Résultat : une baisse significative des revenus pour l’Égypte, dont l’économie dépend en partie de ce passage.
Dans ce contexte, parler d’un rôle « passif » de l’Égypte relève de la fiction. Le pays paie un prix réel, économique et stratégique.
Et la dimension humaine est tout aussi importante. L’Égypte compte environ 112 millions d’habitants, avec près de 8 millions de ressortissants dans le Golfe et 4 millions dans la diaspora. Toute instabilité dans la région a un impact direct.
Pourquoi cela est perçu comme une insulte
Pour de nombreux Égyptiens, ce discours n’est pas perçu comme une critique, mais comme une forme de mépris.
Il repose sur une attente implicite : que l’Égypte assume les coûts, le rôle et la symbolique régionale, sans reconnaissance de ses propres contraintes.
Ce que révèle réellement cette controverse
Cette controverse en dit davantage sur l’anxiété régionale que sur l’Égypte elle-même.
L’Égypte a condamné les attaques. Elle s’est engagée politiquement. Elle subit déjà les conséquences économiques du conflit. Et des millions d’Égyptiens sont directement liés à la stabilité du Golfe.
Dans ces conditions, en faire le « maillon manquant » de la sécurité régionale ne relève pas de l’analyse. C’est une fuite.
Quand les missiles tombent, certains cherchent à comprendre.D’autres cherchent simplement qui accuser.
Cette fois-ci, l’Égypte était la cible la plus facile.
