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L’ONU face à une nouvelle épreuve à l’ère de l’intelligence artificielle

Guterres alerte sur une IA qui dépasse la gouvernance mondiale
Guterres alerte sur une IA qui dépasse la gouvernance mondiale
Ahmed Fathi

Par Ahmed Fathi


ONU, New York: Lorsque j’ai demandé au Secrétaire général de l’ONU si les gouvernements contrôlent encore une technologie suffisamment puissante pour façonner les élections et les conflits, sa réponse a été d’une franchise inhabituelle. Les Nations Unies, a-t-il dit, ne disposent pas d’un véritable levier. Elles ont des mécanismes, des plateformes et des processus, mais pas le pouvoir d’imposer des résultats.


Ce moment a compté moins par son caractère surprenant que par son honnêteté. Il a mis des mots sur ce que de nombreux gouvernements et institutions reconnaissent à voix basse : l’intelligence artificielle progresse plus vite que les systèmes politiques et juridiques chargés de l’encadrer.


Ce qui a suivi n’était pas une promesse de régulation globale, mais une description lucide des limites. Le Secrétaire général a expliqué ce que l’ONU peut faire de manière réaliste dans le domaine de l’IA : réunir des experts, créer des panels scientifiques, produire des évaluations et convoquer des dialogues mondiaux. Ce sont des efforts sérieux, mais ils s’arrêtent avant l’application des règles. Ils constituent l’ossature d’une gouvernance sans l’autorité nécessaire pour imposer des normes.


Cet écart est au cœur du débat mondial sur l’intelligence artificielle. L’ONU cherche à construire une compréhension partagée et un langage commun autour de l’IA, non un règlement contraignant assorti de sanctions. Ce choix reflète davantage la réalité politique qu’une faiblesse institutionnelle. Les États hésitent à céder le contrôle dans un domaine directement lié à la sécurité nationale, à la compétition économique et au pouvoir stratégique. En conséquence, l’ONU façonne le débat sans en déterminer l’issue.


La distance entre ambition et autorité est apparue clairement dans les initiatives récentes de l’ONU sur l’intelligence artificielle. Les déclarations et résolutions ont mis l’accent sur l’éthique, l’inclusion et la coopération, tout en évitant délibérément des engagements susceptibles de contraindre des États ou des entreprises puissants. Le système qui en résulte peut signaler les risques et définir des normes, mais il dispose de peu de moyens pour imposer le changement lorsque les acteurs les plus influents choisissent de résister.


Interrogé sur ce que devraient être de véritables garde-fous, le Secrétaire général a recentré le débat sur une idée centrale : l’agentivité humaine. Les êtres humains, a-t-il soutenu, doivent rester maîtres des décisions, surtout lorsque des vies sont en jeu. Son rejet des armes autonomes capables de décider qui tuer, où et pourquoi a été l’une des lignes morales les plus nettes qu’il ait tracées lors de la conférence de presse.


Sa réponse sur le pouvoir croissant des entreprises technologiques a été tout aussi révélatrice, quoique plus nuancée. La régulation, a-t-il suggéré, relève en dernier ressort de la responsabilité des gouvernements. Les lois existantes sur la concurrence et les monopoles devront peut-être être adaptées à l’ère numérique, mais l’application ne viendra pas du Secrétariat de l’ONU. Si elle a lieu, elle viendra des capitales nationales.


Derrière ces échanges se dessinait une réflexion plus large sur l’évolution même du pouvoir. Aujourd’hui, le pouvoir ne se mesure plus seulement en territoire, en force militaire ou même en taille économique. Il se définit de plus en plus par les données et par ceux qui contrôlent les systèmes chargés de les collecter, de les traiter et de les exploiter. Ce déplacement transfère progressivement l’influence des institutions publiques vers des acteurs privés, à un rythme que les règles et les institutions mondiales peinent à suivre.


Cela soulève plus que des préoccupations réglementaires. Cela pose des questions de légitimité. Lorsque des décisions qui façonnent des sociétés entières sont de plus en plus prises par des algorithmes conçus hors de tout contrôle démocratique, les notions traditionnelles de responsabilité commencent à s’éroder. Le Secrétaire général n’a pas présenté cette évolution comme un complot ou un effondrement moral, mais comme un déséquilibre structurel que les institutions actuelles peinent encore à comprendre, et plus encore à corriger.


À cela s’ajoute un problème d’équité non résolu. De nombreux pays ne disposent tout simplement pas des ressources ou des capacités nécessaires pour peser sur les politiques de l’IA ou bénéficier pleinement de ses retombées. Sans investissement durable dans les compétences, les infrastructures et les institutions, les discussions mondiales risquent d’être dominées par ceux qui détiennent déjà le plus de pouvoir. Une gouvernance sans ressources ne réduit pas les écarts, elle les creuse.


Dans son ensemble, cet échange a offert un instantané clair de la position de l’ONU face à l’intelligence artificielle. Elle demeure un lieu où les risques sont nommés, où les valeurs sont affirmées et où les normes sont débattues, mais pas un lieu où les résultats sont imposés. Le Secrétaire général n’a pas cherché à masquer cette réalité, et sa franchise a marqué les esprits.


La question non résolue est de savoir si un système conçu pour réunir, alerter et conseiller peut évoluer au point d’influencer réellement les comportements. Pour l’heure, l’approche de l’ONU en matière d’IA reflète une vérité plus large de l’ordre mondial : le pouvoir avance plus vite que le droit, et les institutions peinent à suivre.

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